lisier social Brico

La promotion devait être discrète. Elle est devenue incontrôlable.

Depuis ce week-end, les magasins Brico sont littéralement pris d’assaut à travers le pays. En cause : une opération jugée maligne en interne — 50 % de réduction sur le lisier, cumulable avec les nouvelles aides fédérales du programme de lisier social. Résultat : une ruée inattendue de consommateurs prêts à braver les effluves pour faire des économies substantielles.

Dans plusieurs points de vente, les stocks ont été écoulés dès l’ouverture. Des files se sont formées avant même le lever des grilles, avec des clients équipés de bidons, de cuves improvisées… et parfois d’une détermination qui laisse le personnel perplexe.

« On s’attendait à un petit succès, pas à ça », confie Pascal Raimpu, responsable du magasin Brico de Waterloo. « Les gens repartent avec des quantités qu’on n’aurait jamais imaginées. On a même dû limiter à 200 litres par personne pour éviter les abus. »

L’explication est simple : avec la réduction Brico combinée aux aides publiques, le prix du lisier devient imbattable. Pour les propriétaires de véhicules compatibles, l’équation est vite faite : quelques désagréments olfactifs contre des économies massives sur le carburant. Plus surprenant : la clientèle se pressant aux portes du magasin de Pascal Raimpu ne fut pas celle qu’il attendait… « Nous avons été ébahis à l’ouverture des portes, ce matin, de constater que c’était essentiellement des bons vieux bourges bien propres sur eux qui se bousculaient pour profiter de cette réunion. On a beau avoir les moyens de se payer une Audi E-Tron, quand on peut gratter, on gratte, qu’on s’appelle Kévin au Charles-Edouard. Une clientèle pour le moins inhabituelle dans un magasin comme le nôtre, les gens de bonne éducation ne s’y rendant que rarement eux-mêmes. Vous savez, dans ces milieux-là, on a des jardiniers, voyez-vous. Dès lors, nous avons eu le plaisir de servir moult Jean-Hubert et Charles-Henri, mais pour nous cela ne fait pas de différence : tant que le client sort les bifetons… »

Même si ça pue

Du côté de cette clientèle inhabituelle, on assume totalement la démarche. « Il est vrai que j’ai peu l’habitude de me rendre céans, explique Jean-Eudes, présent dès l’ouverture avec sa femme Marie-Chantal, sa voiture et sa remorque destinée à emmagasiner le lisier. Mais une telle occasion était difficile à laisser passer. Et oui, ça schlingue pas mal – si je puis me permettre cette outrecuidance langagière – mais à ce prix-là, ça devient presque agréable », lâche Jean-Eudes, en chargeant sa remorque.

Du côté d’Audi, on ne cache pas une certaine satisfaction. Le constructeur observe une hausse marquée des ventes de son modèle hybride atypique, capable de fonctionner partiellement au biogaz issu de déchets organiques.

« On est dans une conjonction de facteurs extrêmement favorable », glisse Jens Strontenberg, vice-président d’Audi Belgique. « Entre les tensions géopolitiques, la flambée des prix de l’essence et les incitations publiques, les consommateurs cherchent des alternatives. Et manifestement, ils sont prêts à aller très loin pour réduire leurs coûts. Cela prouve qu’on peut être aisé financièrement et tout de même un bon gros rat. »

L’argent aurait-il une odeur ?

Mais tout le monde ne partage pas cet enthousiasme devant le succès de cette mesure. Du côté de l’opposition, les critiques fusent. « On assiste à une politique absurde où l’on subventionne indirectement des automobilistes déjà favorisés », dénonçait Marie-Jacqueline Beaubeau, députée Ecolo, à la sortie de sa Tesla de fonction, ce matin devant la Chambre. « Ces véhicules restent inaccessibles pour une grande partie de la population. On parle d’écologie, mais c’est une écologie réservée aux plus aisés… avec une forte odeur d’injustice sociale. »

En attendant, chez Brico, la situation reste tendue. Les livraisons s’enchaînent, les stocks repartent aussitôt, et les employés tentent de gérer tant bien que mal une demande qu’ils n’avaient absolument pas anticipée.« On vendait des perceuses et des pots de peinture. Aujourd’hui, on gère des pénuries de lisier. Franchement, personne n’aurait parié là-dessus il y a encore six mois », résume un vendeur.

Une chose est certaine : entre opportunité économique et inconfort sensoriel, une partie des Belges a fait son choix. Et visiblement, l’odeur n’est plus un obstacle quand les économies sont au rendez-vous.

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