Dans son service public fédéral, Eric, 37 ans, observait depuis plusieurs années la multiplication des groupes de travail internes consacrés au bien-être, à l’inclusion et au soutien entre collègues. Groupes de parole, réseaux thématiques, cellules d’écoute, communautés d’entraide… « Il y avait des groupes pour énormément de réalités différentes », explique-t-il. « Et je me suis dit : pourquoi pas nous ? ». Nous, ce sont les personnes chaussant du 48. C’est ainsi qu’est né 48@work, un groupe de soutien et d’échange destiné aux employés confrontés aux difficultés quotidiennes liées aux très grandes pointures. Une initiative qui, au départ, a provoqué quelques sourires dans les couloirs, avant de fédérer une petite communauté particulièrement motivée.
Eric au long pied
« Les gens pensent toujours que c’est drôle », soupire Eric, chaussé ce jour-là d’une paire noire taille 48 « trouvée après six mois de recherches sur un site Chinois ». « Mais quand tu fais du 48, chaque achat de chaussures devient une expédition logistique. Et je ne parle même pas des remarques permanentes. Il y a toujours quelques crétins pour trouver des surnoms comme « Eric au long pied », « Eric la péniche » ou autres conneries du genre. On se croirait parfois dans la cour de récréation mais soit, on ne peut pas forcer les gens à s’acheter un cerveau. Et bon, j’ai appris à me défendre, surtout lorsqu’un nain de jardin avec un bide à bière s’avise de faire des remarques sur mon physique. Regarde-toi dans la glace d’abord, trouduque. Oui Jean-Bernard, c’est de toi que je parle. »
Le groupe aborde donc des sujets très concrets :
- la difficulté à trouver des chaussures élégantes,
- les douleurs liées aux modèles mal adaptés,
- les frais supplémentaires,
- mais aussi et surtout le regard des autres.
Lors des réunions mensuelles, organisées dans une petite salle de réunion du quatrième étage, les participants échangent leurs « bonnes adresses », racontent leurs expériences humiliantes dans certains magasins ou au travail et partagent parfois des moments plus émotionnels.
« Un collègue a fondu en larmes en racontant qu’on lui avait proposé des chaussures de bowling pour un mariage parce qu’il n’y avait rien à sa taille », confie Eric. « On sent qu’il y avait un vrai besoin de parole. Cela soulage de savoir qu’il y a des gens qui vivent la même situation. Hélas, comme je l’ai signalé, il y a toujours l’un ou l’autre bâtard pour venir se foutre de notre gueule lors de nos réunions. Du coup on a demandé à notre employeur d’avoir accès à une salle avec porte sans vitre. Au moins on ne verrait pas leurs tronches de cakes, même si on pourra toujours les entendre glousser derrière la porte comme des idiots. »
50 c’est trop grand
Le succès relatif de 48@work a d’ailleurs inspiré d’autres initiatives plus spécialisées. Parmi elles, 50@work, lancé par Robert, un agent administratif de 54 ans chaussant du 50. Mais contrairement au groupe d’Eric, le projet de Robert s’est soldé par un échec cuisant. « Personne n’osait venir », raconte-t-il avec amertume. « Faire du 48, ça passe encore. Faire du 50, ça devient un tabou. Il y a un blocage psychologique dès qu’on arrive dans les 50. »
Après trois réunions passées seul avec un thermos de café et un plateau de biscuits, Robert a dû se rendre à l’évidence : aucun collègue n’était prêt à reconnaître publiquement une pointure aussi élevée. « Il y avait sûrement des gens concernés », insiste-t-il. « Mais la stigmatisation reste énorme. » Selon nos informations, cet insuccès pourrait être avant tout lié au fait que Robert a une haleine de chacal et qu’il met la main au cul des femmes, mais cette information n’a pas pu être confirmée, sauf par Josiane de la Compta, 63 ans, qui a un léger duvet et dont le témoignage peut donc être légitimement remis en cause.
Des avis partagés
Dans les couloirs du SPF, certains employés restent sceptiques face à ces nouveaux groupes identitaires très spécifiques. D’autres, au contraire, saluent une initiative « atypique mais sincère ». Il se dit déjà qu’un groupe de travail serait sur le point d’être créé pour les femmes plates comme des planches à pain, ou encore un autre pour les hommes ayant une petite teub. Mais dans un cas comme dans l’autre, la peur du jugement et des moqueries modère les ardeurs. Eric, lui, continue d’y croire. Il travaille actuellement sur une future campagne de sensibilisation intitulée « Grand pied, grande dignité », ainsi qu’un projet pilote visant à obtenir des tapis de sol ergonomiques plus adaptés aux longues amplitudes podologiques. Et même si certains collègues continuent discrètement à appeler le groupe « le club des palmes », les membres de 48@work affirment aujourd’hui se sentir moins seuls

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